La période Suisse : 1914 - 1920

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Igor Stravinsky et ses quatre enfants – Morges, 1915 *

La première guerre mondiale provoque bien évidemment de profonds bouleversements dans la vie de Stravinsky. Après un bref séjour en Russie, juste avant le début du conflit, le compositeur se voit contraint de quitter sa patrie qu’il ne reverra qu’en 1962 en tant que citoyen américain. Igor Stravinsky fait le choix de s’installer en Suisse plutôt que de soumettre sa famille (désormais composée de quatre enfants) aux aléas d’une vie nomade. Il s’établit sur les rives du lac Léman où il a déjà séjourné à plusieurs reprises et où ses deux derniers enfants voient le jour (Soulima 1910 – Milène 1914).

La séparation d’avec son pays natal provoque chez Stravinsky l’envie, le besoin de puiser dans les thèmes folkloriques russes pour ses nouvelles compositions. Les recueils de chants populaires anciens ramenés de son dernier voyage à Kiev nourrissent une bonne partie de sa production suisse.  Les deux œuvres les plus importantes sont Noces et Renard.

Commencée en 1914, Noces ne voit finalement le jour qu’en 1923 après un long travail d’instrumentation et maints remaniements. Il s’agit de scènes chorégraphiques avec chant et musique relatant un mariage paysan russe.

Renard est une commande de la princesse de Polignac composée entre 1915 et 1916. Stravinsky inaugure son théâtre de tréteaux ; danseurs et acrobates évoluent sur la scène. Toujours inspiré de contes russes, ce ballet met en scène un renard qui s'attaque à un coq en se déguisant en religieuse, puis en mendiante. Un chat et un bouc tentent de l'en empêcher et finissent par le tuer.

Plusieurs autres petites pièces, toujours imprégnées de tradition russe sont également composées, telles Pribaoutki chansons sur des textes populaires (1914), Berceuses du chat courtes histoires mises en musique où Stravinsky exploite les divers registres de la clarinette (1915/16), Quatre chants paysans russes (1914/17) chœurs a capella aussi composés sur des textes russes extraits du recueil d'Afanassiev.

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Igor Stravinsky et Charles-Ferdinand Ramuz – Morges, 1917 *

Pendant cette période, de nouvelles amitiés se scellent qui jouent un rôle important dans la vie de Stravinsky : le chef d’orchestre Ernest Ansermet, les peintres René Auberjonois, Jean Morax, Alexandre Cingria, le poète Ramuz (avec qui il travaillera la version française de Renard et de Noces).

Innombrables sont les amis qui défilent sous le toit des Stravinsky. Le compositeur fait également connaissance de Picasso, André Gide et Prokofiev lors de ses nombreux voyages qui alternent avec sa vie de famille.

La situation politique affecte la compagnie des Ballets Russes de Diaghilev dont les activités sont interrompues. La révolution bolchevique de 1917 prive définitivement Stravinsky de sa fortune. Ne percevant plus de redevances de son éditeur russe, le compositeur se trouve désormais dans une situation matérielle précaire. Il doit continuer de composer pour vivre. C’est ainsi qu’il imagine avec son ami Ramuz, un nouveau spectacle : L’Histoire du Soldat. La guerre rend difficile l’organisation de représentations de grande envergure. Cette œuvre destinée à un théâtre ambulant est prévue pour un effectif réduit. Les deux amis partent du principe qu’elle sera donnée dans de petites salles. Bien qu’ayant auparavant connu la gloire des grandes scènes parisiennes, le compositeur apprécie l’exercice.

Dans ses « Souvenirs sur Stravinsky » Ramuz écrit « Nous nous étions dit Stravinsky et moi : pourquoi alors ne pas faire simple ? pourquoi ne pas écrire ensemble une pièce qui puisse se passer d’une grande salle, d’un vaste public ; une pièce dont la musique (…) ne comporterait que peu d’instruments et n’aurait que deux ou trois personnages ? ». L’instrumentation est sobre (7 instruments). Stravinsky puise son inspiration dans les spectacles de rue et de cirque et s’amuse à détourner des musiques en vogue à l’époque en faisant appel au ragtime, au tango, au jazz et à la valse. Il utilise les contes d’Afanassiev pour rédiger le livret. Un naïf soldat déserteur, détenteur d’un violon, cède son âme au diable. Ce texte écrit dans un style qui tient à la fois du poème et du conte n’est pas chanté mais parlé. L’œuvre est créée à Lausanne en septembre 1918 sous la baguette d’Ernest Ansermet.

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Igor Stravinsky – Les Diablerets, 1917 *

D’autres œuvres influencées par le jazz suivront, notamment Ragtime pour 11 instruments (1918) et Piano Rag Music (1919), pièce dédiée à Arthur Rubinstein, qui poursuit l’exploration « satanique » du jazz, entreprise dans l’Histoire du Soldat et Ragtime.

Rapidement après la fin de la guerre, Diaghilev commence à relancer sa compagnie et prend contact avec Stravinsky. Leur rencontre est délicate car Diaghilev a du mal à accepter la nouvelle indépendance de son protégé et ce dernier est blessé par le manque d’intérêt de son impresario pour Renard et l’Histoire du Soldat.

Stravinsky est néanmoins séduit par l’idée de Diaghilev d’orchestrer plusieurs morceaux attribués au compositeur italien du 18e siècle Pergolèse pour en faire un ballet basé sur des personnages de la Commedia dell’arte. Pulcinella, composée à Morges entre 1919/1920, devient une œuvre moderne et le public est charmé. Ce ballet marque un tournant dans l’œuvre de Stravinsky et inaugure le style néoclassique du compositeur. Après avoir été influencé par le folklore russe puis par le jazz, Stravinsky découvre la musique du passé.

La guerre terminée, le brillant compositeur songe désormais à quitter la Suisse et à donner un nouvel essor à sa carrière. Après avoir songé à Rome, la famille Stravinsky transporte ses pénates à Paris.


* © Fondation Théodore Strawinsky, Genève.
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