La période Française : 1920 - 1939

Après son exil en Suisse pendant la guerre, Stravinsky s’établit pour une vingtaine d’années en France où l’activité musicale est intense.

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Igor et Catherine Stravinsky avec leurs quatre enfants
Photo de leur passeport - 1920 *

Le retour du compositeur sur la scène parisienne s’effectue le 15 mai 1920 avec la création de Pulcinella à l’Opéra. La période dite « néoclassique » de Stravinsky s’ouvre alors ; les œuvres qu’il compose sont caractérisées par un intérêt pour la musique des 17e et 18e siècles. Il renoue avec les formes musicales traditionnelles (concerto grosso, fugue, symphonie) et sa production prend un nouveau virage. Stravinsky abandonne les grands orchestres exigés naguère pour ses ballets, il utilise les instruments à vent, le piano et se tourne vers la musique de chambre ainsi que vers les œuvres vocales. Stravinsky devient l’un des instigateurs du Néoclassicisme, mouvement aussi adopté par d’autres compositeurs tels Darius Milhaud, Aaron Copland ou Serge Prokofiev. Il ne s’agit pas de retour pur au classicisme mais bien, comme l’indique le préfixe « néo », d’une nouvelle forme de la musique classique. Sa partition est construite selon des formes classiques mais elle porte nettement sa signature.

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Igor Stravinsky dans les studios Pleyel – Paris, 1902 *

La famille Stravinsky s’installe sur la côte basque, à Biarritz, pendant un peu plus de trois années. Le compositeur y termine Noces, œuvre commencée en 1914, dans laquelle il cultive encore le folklore russe. Il renonce au gigantesque orchestre initialement prévu n’utilisant plus que quatre pianos et un ensemble de percussions. Cette ultime version (1923) soulève l’enthousiasme du public.

A cette même époque le fabricant de pianos français Pleyel signe un contrat avec Stravinsky et met à sa disposition un studio de travail. Le compositeur transcrit une partie de ses œuvres pour piano mécanique « Pleyela ». Cet accord est repris en 1924 par l’Aeolian Company à New York.

Lors d’une tournée en Europe avec Diaghilev un nouveau projet voit le jour entre les deux hommes ; un opéra dont le sujet est tiré d’une nouvelle de Pouchkine « La petite maison de Kolomna » ; ce sera Mavra, parodie d’opéra bouffe. La première représentation le 3 juin 1922 à Paris est un échec, le public ne comprenant pas l’évolution de Stravinsky. Face à la critique il écrit :

« On ne me verra pas sacrifier ce que j’aime et ce à quoi j’aspire pour satisfaire aux revendications de gens qui dans leur aveuglement, ne se doutent même pas qu’ils m’invitent simplement à faire marche-arrière. Qu’on le sache bien, ce qu’ils veulent est périmé pour moi et les suivre serait faire violence à moi-même. » **

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Igor Stravinsky et son fils aîné Théodore

Dès 1923, Stravinsky affirme donc son intérêt pour le style classique avec son Octuor pour instruments à vent. Il s’agit de la première œuvre importante non scénique du compositeur. Elle exige un nombre réduit de musiciens et l’usage du contrepoint nous renvoie à Bach. L’Octuor est la première d’une longue série de compositions instrumentales où ce procédé est cultivé. Les mélodies populaires russes sont abandonnées et Stravinsky élabore de nouveaux principes d’écriture se rattachant au langage musical de Bach.

Ces principes se retrouvent dans la composition qui suit, le Concerto pour piano et orchestre d’harmonie (appelé plus tard Concerto pour piano et instruments à vent) où les références à Bach sont exploitées de manière plus approfondie. Ce concerto adopte une découpe en trois mouvements selon le modèle classique.

A partir de 1921, Stravinsky se partage entre ses activités de compositeur, de chef d’orchestre et de virtuose. Incité par Koussevitsky il entame une carrière parallèle d’exécutant qui durera une quinzaine d’années. C’est ainsi qu’il effectue de nombreuses tournées à travers l’Europe en compagnie de son fils pianiste.

Il interprète entre autres sa Sonate pour piano dans laquelle on peut retrouver certains éléments de Beethoven comme il l’écrit dans ses chroniques « l’envie me vint au cours de mon travail d’examiner de plus près les sonates des maîtres classiques (….) à cette occasion je rejouais, entre autres, un grand nombre de sonates de Beethoven ».

Peu de temps après, début 1925, Stravinsky fait son premier voyage aux Etats-Unis où il signe un contrat en tant que chef d’orchestre et soliste pour une tournée de deux mois. Le public américain connaît déjà ses œuvres et lui réserve un accueil chaleureux.

Entre temps, le compositeur s’installe sur la côte d’Azur, à Nice (1924-1931) dont le climat est plus favorable à la santé de sa femme. Il continue ses tournées fréquentes à travers l’Europe en tant que chef d’orchestre.

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Igor Stravinsky – Nice, 1928 *

Dédiée à son épouse Catherine, la Sérénade en la pour piano (1925) qui s’inspire librement des divertissements nocturnes du 17e siècle, est considérée par de nombreux critiques comme sa meilleure œuvre pour piano.

Stravinsky désire composer à nouveau une œuvre de grande envergure, sur un texte latin. La pièce de Sophocle, Oedipe, qu’il a particulièrement appréciée durant ses lectures de jeunesse, lui inspire un opéra-oratorio. Il fait appel à Jean Cocteau dont il admire l’adaptation d’Antigone, pour écrire le livret qui est par la suite traduit en latin par le Cardinal Daniélou. Oedipus Rex (1927) est une œuvre déroutante et austère ; ses personnages sont tels des statues limitant leurs mouvements au minimum. La musique se concentre sur l’aspect dramatique de l’histoire et intègre des formules de l’ère baroque en s’inspirant de Haendel. La première a lieu au Théâtre Sarah Bernhardt à Paris le 30 mai 1927 pour honorer les 20 ans des Ballets Russes.

L’année 1928 marque le 35e anniversaire de la mort de Tchaïkovsky. Stravinsky choisit de lui rendre hommage avec une nouvelle partition Le Baiser de la fée, ballet commandé par Ida Rubinstein.

En 1930, Stravinsky rejoint l’Eglise orthodoxe russe et compose une œuvre religieuse la Symphonie de Psaumes, basée sur les textes bibliques. Ce sentiment religieux se fait également sentir dans ses ballets Apollon Musagète (1928) et Perséphone (1934).

Apollon Musagète (plus tard appelé Apollo) est le dernier ballet monté par Diaghilev un an avant sa mort et la dissolution de sa compagnie. Il s’agit d’un ballet classique dans lequel le compositeur célèbre l’apothéose des cordes. La réalisation de cette œuvre marque le début d’une collaboration étroite entre Stravinsky et le chorégraphe Georges Balanchine.

Perséphone, un mélodrame en trois parties qui s’inspire à nouveau de l’antiquité grecque, est le fruit d’une collaboration entre Stravinsky et André Gide composé pour la compagnie de ballet Ida Rubinstein. La relation entre les deux hommes est distante. Stravinsky choisit une liberté musicale par rapport au texte de Gide qui en aurait souhaité une approche différente. Ce texte confié à une récitante, un ténor et à un chœur (mixte et enfants) est accompagné par un grand orchestre dont le charme mélodique est incontestable.

En 1931, Stravinsky fait la rencontre du violoniste Samuel Dushkin avec qui il collabore pour composer entre autres un Concerto pour Violon commandé par le compositeur Blair Fairchild, suivi d’une sonate pour violon et piano, Duo Concertant.

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Igor Stravinsky – Paris, 1937

Stravinsky s’installe à Paris en 1934 (après deux ans passé à Voreppe près de Grenoble) et acquiert la nationalité française. Son second fils Soulima entame une carrière de pianiste en interprétant les œuvres de son père. Ce dernier écrit alors le Concerto pour deux pianos seuls (1935) afin qu’ils puissent l’exécuter ensemble en public. En 1935, Stravinsky rédige, en français, son autobiographie sous le titre de « Chroniques de ma vie ».

Un nouveau ballet dont le scénario s’inspire d’une partie de poker, Jeu de Cartes succède à Perséphone. Il s’agit d’une œuvre de pur divertissement dans laquelle Stravinsky rend hommage à Rossini. La première représentation a lieu le 27 avril 1937 au Metropolitan Opera sous sa direction.

Au printemps de cette même année, il entreprend un concerto pour orchestre de chambre, commande de riches mécènes américains, Mr and Mrs Bliss, à l’occasion de leurs trente ans de mariage. Ce sera le Dumbarton Oaks Concerto achevé en 1938 qui prend comme modèle les concertos brandebourgeois de Bach. Il compose ensuite sa Symphonie en ut (1939) pour le 50e anniversaire du Chicago Symphony Orchestra.

La tuberculose frappe la famille de Stravinsky. Ses compositions sont interrompues par la mort de sa fille aînée Ludmila (novembre 1938), de sa femme Catherine (mars 1939) puis de sa mère Anna (juin 1939).

Nadia Boulanger l’informe alors que l’Université d’Harvard lui confie sa fameuse chaire poétique pour l’année 1939-1940 afin qu’il y donne une série de cours sur sa conception de la musique. Désemparé par les deuils subis au moment où éclate la seconde guerre mondiale, Stravinsky arrive aux Etats-Unis en septembre 1939.

Il restera en Amérique et ne reviendra pas vivre en France après la guerre.


* Fondation Théodore Strawinsky, Genève. Toutes utilisations ou reproductions interdites
** Message d’Igor Stravinsky