La période Américaine : 1939 - 1971

En septembre 1939, Igor Stravinsky quitte l’Europe pour les Etats-Unis afin d’assurer un cycle de conférences à l’Université d’Harvard. Elles sont par la suite publiées dans un ouvrage intitulé « Poétique Musicale » (1942) traduit en anglais sous le titre « Poetics of Music » (1947).

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Résidence des Stravinsky à Hollywood *

L’Amérique accueille le compositeur comme un hôte de prestige. Sollicité de toutes parts, Stravinsky décide de s’établir sur le nouveau continent. Il compose, dirige, enregistre, donne des conférences sans répit et continue de se produire dans le monde entier. Début 1940 il épouse en secondes noces Véra de Bosset. Il s’installe à Beverly Hills puis acquiert une villa à Hollywood, résidence où il se fixe enfin pour une longue période de vie. Il obtient la nationalité américaine en décembre 1945.

Il y avait pendant la guerre une vie culturelle intense à Los Angeles où de nombreux artistes et intellectuels expatriés s’étaient installés. Stravinsky se constitue un nouveau cercle d’amis. Il apprécie entre autres la compagnie d’écrivains anglais tels Aldous Huxley et Wystan Auden avec lequel il travaillera plus tard ainsi que le poète gallois Dylan Thomas. Les années d’après guerre sont sereines pour Stravinsky qui jouit désormais d’une bonne santé et n’a plus guère de soucis financiers.

En arrivant aux Etats-Unis, Stravinsky a déjà composé une partie de sa Symphonie en Ut qu’il achève en 1940. Produite par le Chicago Symphony Orchestra, c’est son œuvre symphonique la plus importante. Sa première composition américaine est Tango (1940), souvenir de séjours effectués au Mexique. En 1941 un arrangement de l’hymne américain The Star Spangled Banner  pour chœur mixte et orchestre lui vaut d’être interpelé par la police lors de son exécution à Boston pour violation de la loi fédérale qui interdit de modifier l’hymne national.

Ayant trouvé des conditions de travail qui le satisfont, Stravinsky répond à de nombreuses demandes. Parmi les œuvres plus importantes produites figurent Danses Concertantes pour orchestre de chambre (1942) chorégraphiées par Georges Balanchine et Scènes de Ballet pour grand orchestre (1944) destinées à une revue de Broadway intitulée « The Seven Lively Arts ».

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Stravinsky dans son cabinet de travail à Hollywood

Il est aussi invité par un impresario de Hollywood à collaborer à une œuvre collective, « Genesis », pour laquelle il compose une cantate Babel (1944). Il écrit simultanément une œuvre charmante, sa Sonate pour deux pianos  et Ode, chant élégiaque dédié à l’épouse du célèbre chef d’orchestre Koussevitzsky, fondateur des « Editions Russes de Musique » qui publia la plupart de ses œuvres de jeunesse. Stravinsky s’intéresse au jazz ; il compose Scherzo à la Russe pour ensemble de jazz en 1944 et l’année suivante Ebony Concerto, œuvre singulière pour l’orchestre de jazz de Woody Hermann. 1945 voit aussi naître l’un de ses chefs d’œuvre, la monumentale Symphonie en trois mouvements baptisée par certains « War Symphony », car profondément influencée par les événements de la seconde guerre mondiale.

Le chef d’orchestre suisse Paul Sacher lui commande une pièce pour orchestre à cordes afin de célébrer les vingt ans de l’Orchestre de Chambre de Bâle. En 1946, Stravinsky lui livre une composition plutôt « néo-classique », le Concerto en Ré. Cette œuvre très accessible sera plus tard reprise en ballet par Jérome Robbins dans « The Cage ». En 1947, il publie une nouvelle version de Pétrouchka après celle de l’Oiseau de Feu. Profitant de sa nationalité américaine pour sauvegarder ses droits d’auteur, il révise plusieurs de ses œuvres : Symphonie d’instruments à vent, Apollon Musagète, Oedipus Rex, Symphonie des Psaumes, Suite de Pulcinella, Divertimento, Capriccio, Perséphone, Concerto pour piano, le Baiser de la Fée, l’Octuor et le Rossignol.

Se sentant toujours attiré par la Grèce, Igor Stravinsky écrit un nouveau ballet en trois scènes commandé pour la Ballet Society, Orphée (1947), inspiré par l’ « Orféo » de Monteverdi puis une Messe créée sous la direction d’Ernest Ansermet en 1948 à la Scala de Milan. Il ne s’agit exceptionnellement pas d’une commande mais d’une œuvre dépouillée et austère composée spontanément, tel un acte de Foi.

A cette même époque, Stravinsky découvre une série de douze gravures du peintre anglais William Hogarth intitulée The Rake’s Progress (la carrière d’un libertin). Le sujet lui inspire son opéra du même nom. Il travaille alors pendant trois ans avec le poète Wysten Auden qui en rédige le livret. Le Rake’s Progress est un éblouissant exercice de style qui clôt sa période néo-classique. Le 11 septembre 1951, l’opéra est créé sous la direction de l’auteur au Théâtre de la Fenice à Venise et deviendra un succès mondial. Stravinsky qui n’était pas revenu en Europe depuis douze ans profite de ce voyage pour parcourir l’Europe.

En 1948, Stravinsky fait la rencontre d’un jeune chef d’orchestre, Robert Craft, qui devient son assistant. Dans les années 1950, face à l’impact des trois viennois Schönberg, Berg et Webern et sur les sollicitations de Craft, il prend un nouveau virage et change son langage musical.

Le compositeur s’oriente progressivement et courageusement à l’âge de 70 ans vers une écriture sérielle en se référant surtout à Anton Webern qu’il admire. Il fait avec prudence quelques essais avec la Cantate (1952) pour la Los-Angeles Chamber Symphony Society, le Septuor (1953) pour la Dumbarton Oaks Research Library and Collection, Three Songs from William Shakespeare (1953) pour les concerts « Evenings on the Roof » de Los Angeles.

Très attaché à l’Italie et surtout à Venise, Stravinsky dédie sa nouvelle œuvre, Canticum Sacrum ad Honorum Sancti Marci Nominis, à cette ville et à son saint patron. Cette composition en partie sérielle est donnée en la Basilique St Marc lors du Festival International de Musique Contemporaine qui en a passé commande (septembre 1956).

C’est aussi à Venise que Stravinsky réserve sa première audition des Threni deux ans plus tard. Entièrement sériel, cet ouvrage austère et difficile d’accès est néanmoins une œuvre majeure et riche.


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Igor Stravinsky – Venise, 1956

Entre 1953 et 1957, Stravinsky travaille avec Balanchine sur un ballet abstrait pour douze danseurs, Agon, partiellement inspiré de danses françaises de la Renaissance ; une importante partie de la musique est également dodécaphonique. Il s’agit d’une commande du New York City Ballet (fondé par Lincoln Kirstein et Balanchine) dont la création a lieu le 17 juin 1957 à Los-Angeles sous la baguette de Craft pour les 75 ans du compositeur. L’œuvre est portée à la scène le 1er décembre par le New York City Ballet. Stravinsky entreprend ensuite une gigantesque tournée mondiale et parcourt les cinq continents (1959/1961).


Stravinsky reçoit de Paul Sacher commande d’une cantate pour son Orchestre de Chambre de Bâle : A Sermon, A Narrative, A Prayer (1961) puis  il compose un divertissement conçu pour la chaine de télévision C.B.S The Flood  (le déluge) qui raconte l’histoire de Noé (1962).

Cette même année, il est reçu par les époux Kennedy pour un dîner donné en son honneur le 18 janvier. Un an plus tard, après l’assassinat du président des Etats-Unis, il compose Elegy for J.F.K  sur un poème commandé à son ami Wysten Auden.

En 1962 toujours, Stravinsky accepte l’invitation de l’URSS à venir diriger sa propre musique à l’occasion de son 80e anniversaire. Après 48 ans d’absence, il est accueilli solennellement tel un chef d’Etat le 21 septembre à Moscou. Nikita Khrouchtchev en personne reçoit les Stravinsky au Kremlin au cours de leur séjour. Le 4 octobre le compositeur rejoint Saint Pétersbourg (alors devenu Léningrad). Pendant trois semaines, il donne des concerts, assiste à maintes représentations, effectue des activités touristiques, participe à des réceptions, à des déjeuners et dîners ; il reçoit de toutes parts un accueil chaleureux et cordial.

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Igor Stravinsky – Hollywood, 1962

De retour aux Etats-Unis, toujours inspiré par les textes sacrés, il s’attèle à une nouvelle tâche, Abraham & Isaac, utilisant un texte en hébreu de la Genèse. Il est invité à assister à la première de l’œuvre en 1964 par le comité du Festival d’Israël qui en a passé commande. Le maire de la ville lui remet à cette occasion l’emblème doré de Jérusalem. En 1965, Stravinsky est également décoré par le Pape Jean XXIII lors d’un concert donné au Vatican. Le compositeur a déjà été honoré à maintes reprises : il reçoit la médaille d’or de la « Royal Philarmonic Society » de Londres en 1954, est élu à l’ « American Academy of Arts and Letters » en 1957, reçoit la « Sonnig Award », plus haute distinction musicale danoise en 1959, la médaille du « State Department » en 1962 et la médaille d’or Jean Sibélius de la Fondation Culturelle de Finlande en 1963.

Stravinsky compose sa dernière grande œuvre, les Requiem Canticles (1965/1966), commandés par l’Université de Princeton (New-Jersey). Cette œuvre abstraite d’une très grande rigueur créée en 1966 sous la direction de Robert Craft sera exécutée lors de ses funérailles cinq ans plus tard après le requiem d’Alessandro Scarlatti. 

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Cimetière San Michele Venise

Sa dernière composition, The Owl and the Pussycat (1966) sur un poème d’Edward Lear, est dédiée à sa femme Véra. En 1967, Stravinsky dont la santé commence à décliner dirige son dernier concert en public à Toronto (Pulcinella). Il réalise également les derniers enregistrements de sa musique à New York. En 1968 et 1969, il travaille encore sur des arrangements d’œuvres d’autres compositeurs : des Lieders de Hugo Wolf et des variations chorales de J.S Bach.

En 1969, Stravinsky s’établit à New York. Après plusieurs séjours à l’hôpital il passe l’été 1970 à Evian où il reçoit la visite de sa famille européenne.
Stravinsky s’éteint le 6 avril 1971 dans son appartement de New York à l’âge de 88 ans. C’est en Italie, dans la noble cité de Venise, que ses obsèques ont lieu le 15 avril. Selon sa volonté, il est inhumé au cimetière San Michele, auprès de son ami et compagnon d’exil Serge Diaghilev qui le premier pressentit son génie et le révéla au monde.


* Photo Katya Chilingiri – katyachilingiri.com
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